Juste un pas

Un autre défi de relevé! Mon amie Marie-Ève Simard a relevé le défi qui se trouve à la fin de mon Mini Livre Gratuit, et elle m’a demandé de lui écrire une histoire dramatique à partir de la phrase «Ça commence souvent comme ça.»

Voici l’histoire que j’ai écrite pour elle:

Juste un pas

Ça commence souvent comme ça. Quelque chose démange dans mon cou, sur ma nuque. Pas vraiment une démangeaison; c’est plus comme une sorte de chatouillement, comme si un insecte aux pattes fines se promenait sur ma peau. Pas une fourmi, non, quelque chose de plus lent, comme une araignée, ou peut-être un papillon… peu importe.

Peu importe, car je sais bien qu’il n’y a pas d’insecte. Je suis habitué, maintenant. Ce n’est qu’une sensation bizarre qui annonce que quelque chose va se passer. Quelque chose de terrible. Je pourrais tout simplement appeler ça un sixième sens. Je crois que ça serait plus facile à expliquer, non?

Ça m’arrive avant les orages électriques et les grosses tempêtes de neige. Ça m’est arrivé quelques minutes avant de me retrouver impliqué dans un accident de la route. Ça m’est arrivé le matin où ma voisine est morte. Ça m’est arrivé plusieurs fois.
Ça n’arrive pas fréquemment, non, mais ça commence souvent comme ça, par un chatouillement désagréable dans mon cou. Quand ce n’est pas le chatouillement, c’est juste une impression, une impression très claire que quelque chose va se passer, mais le plus souvent, c’est le chatouillement.

Ce matin-là, je n’allais nulle part en particulier. C’était ma première journée de congé depuis une éternité, et je n’avais pas envie de la passer enfermé chez moi, même s’il ne faisait vraiment pas beau. Une journée grise, fade et humide; une humidité fraîche qui ne semblait pas annoncer de pluie.

Tout était tranquille, jusqu’au moment où le chatouillement a commencé. Mes mains se sont crispées sur le volant de ma voiture, et je me suis retenu pour ne pas écraser la pédale de frein sous mon pied. La route était dégagée, il n’y avait qu’une seule voiture devant moi, à une bonne distance.

Je surveillais la route, alerte. Je m’attendais à voir surgir quelque chose devant moi: une moto, un chevreuil, un enfant en train de courir derrière un ballon. Quelque chose. Quelque chose allait se passer, parce que mon sixième sens m’avertissait que quelque chose se passerait.

J’ai roulé lentement, puis j’ai fini par atteindre le pont, sans pouvoir me débarrasser ni du chatouillement, ni de mon inquiétude. Le pont surplombe une rivière assez large, qui coule d’un bon débit quand l’eau est haute au printemps, mais qui glisse lentement entre plusieurs rochers pointus pendant presque tout l’été. De chaque côté de la rivière, la rive est mangée par des buissons épais, puis par une petite forêt de bouleaux et d’érables. C’est un endroit paisible, où j’ai toujours eu l’impression de pouvoir me rapprocher de la nature.

Mes mains se sont crispées encore plus quand j’ai remarqué qu’il y avait quelqu’un sur le pont. Pas quelqu’un dans une voiture; quelqu’un qui se tenait debout de l’autre côté de la petite barrière qui était là pour donner aux automobilistes et aux piétons un certain sentiment de sécurité. Un homme, debout. À voir la manière dont sa tête était penchée vers l’avant, dont ses épaules étaient effroyablement voûtées, je savais qu’il n’était pas là pour admirer la rivière ou encore pour pêcher la truite.
Non. Il était là parce qu’il voulait sauter. Parce qu’il voulait mourir, ou parce qu’il croyait qu’il le voulait.

J’ai retenu mon souffle, puis l’air est sorti de ma bouche dans une sorte de soupir sec et saccadé, tandis que mes mains se desserraient un peu. J’ai ralenti, puis j’ai arrêté ma voiture. Je ne savais pas quoi faire, mais je savais que je ne pouvais pas tout simplement poursuivre mon chemin, et ignorer le fait qu’un homme était sur le point de se suicider en sautant en bas du pont.

Je suis sorti de ma voiture. J’ai regardé la route qui menait au pont et qui le quittait, dans l’espoir de voir apparaître du renfort; une voiture de police, une ambulance, les pompiers, un autre automobiliste, un cycliste, un piéton, un chevreuil. N’importe qui. Mais il n’y avait personne. C’était à moi d’agir.

J’ai pris une grande inspiration, puis j’ai marché vers l’homme. Une dizaine de pas me séparait encore de lui, et je marchais lentement, en traînant mes pieds contre la mince couche de gravier qui recouvrait la route. Je voulais qu’il m’entende arriver. Je ne voulais surtout pas qu’il sursaute en me voyant apparaître sur sa droite, et que ça suffise à lui faire perdre pied et à le faire tomber dans la rivière, parmi les rochers pointus.

Je me suis arrêté à quelques pas de lui, sans oser enjamber la barrière pour aller le rejoindre de l’autre côté.
– Monsieur?
J’ai parlé d’une voix hésitante, un peu gênée, comme si j’avais peur de le déranger.
– Monsieur?

Il ne bougeait pas. Pendant un moment, je me suis demandé, un peu stupidement, s’il n’était pas déjà mort. Il portait un complet gris de belle apparence, qui ne cadrait pas du tout avec la structure métallique usée du pont, avec le gravier, avec la rivière, avec les arbres. Avec une logique un peu froide, je me suis dit qu’il avait l’air d’un homme qui devrait plutôt songer à se jeter du haut d’un immeuble tout en béton et en verre, au cœur d’une grande ville, que du haut d’un pont traversé par une route peu fréquentée.

Je me suis approché encore d’un pas, en appuyant mes mains sur le haut de la barrière.
– Monsieur! Monsieur, écoutez-moi!
Cette fois, ma voix était plus forte, mais suppliante. Il a enfin tourné la tête pour me regarder. Son visage avait un air fatigué, épuisé. Ses yeux étaient aussi gris que le ciel, presque aussi gris que son complet. Maintenant que j’avais toute son attention, je devais trouver quelque chose à lui dire. Je devais essayer de le convaincre de ne pas sauter, de revenir de mon côté de la barrière.

– Monsieur, ne faites pas ça! Ne sautez pas, s’il vous plaît…
Il m’a souri, un sourire fatigué, épuisé. Un sourire gris.
– Ne vous inquiétez pas, me dit-il.
– Quoi? Monsieur, ne sautez pas! Ne faites pas ça… Je ne sais pas ce qui vous a amené ici, mais il y a une autre solution, sûrement!
Il a hoché la tête, lentement.
– Non, je ne pense pas… Laissez-moi tranquille.
J’ai hoché la tête moi aussi. Un peu paniqué, j’ai marché rapidement jusqu’à ma voiture, pour y prendre mon téléphone. Je suis revenu vers lui en lui montrant l’objet.

– Monsieur, je vais appeler la police! Je ne peux pas vous laisser faire!
Il a haussé les sourcils, puis il a poussé un ricanement sec, un petit rire sans aucune joie.
– Rangez votre téléphone, sinon je saute tout de suite! Laissez-moi… vous ne comprenez pas.
– Qu’est-ce que je ne comprends pas? Expliquez-moi!
J’ai remis mon téléphone dans ma poche, et j’ai fait un pas de plus vers lui.
– Expliquez-moi, Monsieur… Expliquez-moi pourquoi vous voulez faire ça.
Il a tourné la tête pour laisser ses yeux dériver sur l’eau de la rivière.
– Vous ne pouvez pas comprendre… Je ne me sens pas à ma place, ici. Je ne suis pas à ma place. Je veux partir.

Le ton de sa voix témoignait d’une telle tristesse, et ses mots étaient enrobés d’une telle douleur que j’ai eu l’impression de sentir le vent me glacer jusqu’aux os tandis que mon cœur se serrait.

– Monsieur… Moi non plus, je ne me sens pas toujours à ma place, mais ce n’est pas une raison… Nous avons tous une place, vous savez? Nous avons tous notre place… Nous sommes tous uniques, et importants.
Il a poussé un nouveau ricanement, un ricanement différent, avec une sonorité un peu méprisante.
– Oh, épargnez-moi vos belles paroles! Je vous dis que vous ne pouvez pas comprendre… Je veux partir, je veux rentrer chez moi, et je crois que c’est la seule façon.

Je ne savais plus quoi lui dire. Peut-être que je ne pouvais pas réellement comprendre pour quelle raison il se tenait là, de l’autre côté de la barrière du pont, mais je comprenais, de plus en plus clairement, qu’il allait sauter. Qu’il allait sauter, et que je ne pourrais pas l’en empêcher. Je me voyais mal en train de l’agripper par le col de sa chemise, et le tirer du bon côté de la barrière… pour ensuite faire quoi?

Il m’a regardé une nouvelle fois. Ses yeux ont essayé d’éviter les miens, et ont glissé jusqu’à mon poignet. J’ai compris qu’il regardait ma montre.
– Vous aimez les montres? m’a-t-il demandé.
Je n’ai rien répondu. Sa question me dérangeait un peu. Je cherchais désespérément quelque chose à lui dire, quelque chose d’utile, qui pourrait le convaincre.
Il a touché son poignet gauche, puis il m’a tendu, de sa main droite, une magnifique montre au cadran en métal ouvragé, autour duquel scintillaient quelques minuscules diamants.

– Vous aimez les montres? a-t-il répété. Prenez la mienne, j’insiste… J’insiste. Elle vous sera plus utile qu’à moi. Là où je vais, le temps n’a plus d’importance.
Je regardais l’objet avec un regard plein de convoitise, mais je n’osais pas le prendre. Je collectionne les montres, voyez-vous. J’en ai plusieurs, de différents styles et de différentes valeurs, et je tiens à ce qu’elles donnent toutes la même heure, à la seconde près. Je vérifie souvent. Quand l’une d’elles prend un peu d’avance ou de retard, j’en ressens un étrange sentiment de décalage.
– Prenez-la, je vous en prie! Si vous ne l’aimez pas, donnez-la à quelqu’un d’autre, ou vendez-la, peu importe.

Il me tendait toujours la montre avec un sourire suppliant. J’ai fini par la prendre. Il a eu un petit hochement de tête satisfait.
– Je n’ai pas le choix.

Au moment où il a terminé sa phrase, il a fait un pas vers l’avant. Juste un pas.
Son corps est tombé dans le vide, mollement, bizarrement, un peu comme si j’étais en train de regarder un film au ralenti. J’ai retenu mon souffle et, un peu malgré moi, je me suis penché vers l’avant pour suivre sa chute. Il ne criait pas, il ne paniquait pas. Il ne faisait que tomber vers l’eau et les rochers. Son corps semblait mou et désarticulé.

J’ai cru le voir disparaître juste avant qu’il touche l’eau. J’ai cru le voir disparaître, tout simplement disparaître. J’ai même cru entendre un «pop!» sec et sonore, comme une parodie de tour de magie; comme si le bouchon d’une bouteille de champagne particulièrement ironique avait sauté subitement pour célébrer quelque chose qui ne méritait pas d’être célébré.

J’ai cru remarquer que la rivière n’avait pas été troublée par la moindre éclaboussure. J’ai vu qu’aucun corps ne flottait. Puis, j’ai reculé de plusieurs pas.
Je suis retourné vers ma voiture, lentement. Non… Il était impossible que l’homme soit simplement disparu. J’avais sans doute cru le voir disparaître parce que je refusais de le voir se noyer. Le voir tomber, c’était une chose, mais le voir se débattre, se débattre et mourir, c’était autre chose. C’était quelque chose de beaucoup trop terrible.

Une fois de retour dans ma voiture, j’ai laissé tomber mon téléphone sur le siège du passager, et j’ai observé la montre de l’homme pendant quelques minutes. Elle affichait la même heure, exactement, que la mienne. Elle était la preuve tangible que je n’avais pas rêvé.

J’ai repris la route, en continuant à me demander ce qui s’était passé. L’homme était-il vraiment disparu, ou mes yeux m’avaient-ils joué un tour? Qui était-il? Un fantôme? Un extraterrestre? Un visiteur venu d’une autre dimension?

Puis, avec une sorte de curiosité malsaine et troublante, je me suis mis à me demander ce qui se serait passé si j’avais sauté, moi aussi, au même endroit que lui. Après avoir épuisé toutes mes questions et mes pensées, et près de la moitié de mon réservoir d’essence, j’ai décidé qu’il était temps de rentrer chez moi.

Oui, ça commence souvent comme ça, par un chatouillement dans mon cou, mais d’habitude, ça ne se termine jamais comme ça.

-Fin-

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