Juste un pas

Un autre défi de relevé! Mon amie Marie-Ève Simard a relevé le défi qui se trouve à la fin de mon Mini Livre Gratuit, et elle m’a demandé de lui écrire une histoire dramatique à partir de la phrase «Ça commence souvent comme ça.»

Voici l’histoire que j’ai écrite pour elle:

Juste un pas

Ça commence souvent comme ça. Quelque chose démange dans mon cou, sur ma nuque. Pas vraiment une démangeaison; c’est plus comme une sorte de chatouillement, comme si un insecte aux pattes fines se promenait sur ma peau. Pas une fourmi, non, quelque chose de plus lent, comme une araignée, ou peut-être un papillon… peu importe.

Peu importe, car je sais bien qu’il n’y a pas d’insecte. Je suis habitué, maintenant. Ce n’est qu’une sensation bizarre qui annonce que quelque chose va se passer. Quelque chose de terrible. Je pourrais tout simplement appeler ça un sixième sens. Je crois que ça serait plus facile à expliquer, non?

Ça m’arrive avant les orages électriques et les grosses tempêtes de neige. Ça m’est arrivé quelques minutes avant de me retrouver impliqué dans un accident de la route. Ça m’est arrivé le matin où ma voisine est morte. Ça m’est arrivé plusieurs fois.
Ça n’arrive pas fréquemment, non, mais ça commence souvent comme ça, par un chatouillement désagréable dans mon cou. Quand ce n’est pas le chatouillement, c’est juste une impression, une impression très claire que quelque chose va se passer, mais le plus souvent, c’est le chatouillement.

Ce matin-là, je n’allais nulle part en particulier. C’était ma première journée de congé depuis une éternité, et je n’avais pas envie de la passer enfermé chez moi, même s’il ne faisait vraiment pas beau. Une journée grise, fade et humide; une humidité fraîche qui ne semblait pas annoncer de pluie.

Tout était tranquille, jusqu’au moment où le chatouillement a commencé. Mes mains se sont crispées sur le volant de ma voiture, et je me suis retenu pour ne pas écraser la pédale de frein sous mon pied. La route était dégagée, il n’y avait qu’une seule voiture devant moi, à une bonne distance.

Je surveillais la route, alerte. Je m’attendais à voir surgir quelque chose devant moi: une moto, un chevreuil, un enfant en train de courir derrière un ballon. Quelque chose. Quelque chose allait se passer, parce que mon sixième sens m’avertissait que quelque chose se passerait.

J’ai roulé lentement, puis j’ai fini par atteindre le pont, sans pouvoir me débarrasser ni du chatouillement, ni de mon inquiétude. Le pont surplombe une rivière assez large, qui coule d’un bon débit quand l’eau est haute au printemps, mais qui glisse lentement entre plusieurs rochers pointus pendant presque tout l’été. De chaque côté de la rivière, la rive est mangée par des buissons épais, puis par une petite forêt de bouleaux et d’érables. C’est un endroit paisible, où j’ai toujours eu l’impression de pouvoir me rapprocher de la nature.

Mes mains se sont crispées encore plus quand j’ai remarqué qu’il y avait quelqu’un sur le pont. Pas quelqu’un dans une voiture; quelqu’un qui se tenait debout de l’autre côté de la petite barrière qui était là pour donner aux automobilistes et aux piétons un certain sentiment de sécurité. Un homme, debout. À voir la manière dont sa tête était penchée vers l’avant, dont ses épaules étaient effroyablement voûtées, je savais qu’il n’était pas là pour admirer la rivière ou encore pour pêcher la truite.
Non. Il était là parce qu’il voulait sauter. Parce qu’il voulait mourir, ou parce qu’il croyait qu’il le voulait.

J’ai retenu mon souffle, puis l’air est sorti de ma bouche dans une sorte de soupir sec et saccadé, tandis que mes mains se desserraient un peu. J’ai ralenti, puis j’ai arrêté ma voiture. Je ne savais pas quoi faire, mais je savais que je ne pouvais pas tout simplement poursuivre mon chemin, et ignorer le fait qu’un homme était sur le point de se suicider en sautant en bas du pont.

Je suis sorti de ma voiture. J’ai regardé la route qui menait au pont et qui le quittait, dans l’espoir de voir apparaître du renfort; une voiture de police, une ambulance, les pompiers, un autre automobiliste, un cycliste, un piéton, un chevreuil. N’importe qui. Mais il n’y avait personne. C’était à moi d’agir.

J’ai pris une grande inspiration, puis j’ai marché vers l’homme. Une dizaine de pas me séparait encore de lui, et je marchais lentement, en traînant mes pieds contre la mince couche de gravier qui recouvrait la route. Je voulais qu’il m’entende arriver. Je ne voulais surtout pas qu’il sursaute en me voyant apparaître sur sa droite, et que ça suffise à lui faire perdre pied et à le faire tomber dans la rivière, parmi les rochers pointus.

Je me suis arrêté à quelques pas de lui, sans oser enjamber la barrière pour aller le rejoindre de l’autre côté.
– Monsieur?
J’ai parlé d’une voix hésitante, un peu gênée, comme si j’avais peur de le déranger.
– Monsieur?

Il ne bougeait pas. Pendant un moment, je me suis demandé, un peu stupidement, s’il n’était pas déjà mort. Il portait un complet gris de belle apparence, qui ne cadrait pas du tout avec la structure métallique usée du pont, avec le gravier, avec la rivière, avec les arbres. Avec une logique un peu froide, je me suis dit qu’il avait l’air d’un homme qui devrait plutôt songer à se jeter du haut d’un immeuble tout en béton et en verre, au cœur d’une grande ville, que du haut d’un pont traversé par une route peu fréquentée.

Je me suis approché encore d’un pas, en appuyant mes mains sur le haut de la barrière.
– Monsieur! Monsieur, écoutez-moi!
Cette fois, ma voix était plus forte, mais suppliante. Il a enfin tourné la tête pour me regarder. Son visage avait un air fatigué, épuisé. Ses yeux étaient aussi gris que le ciel, presque aussi gris que son complet. Maintenant que j’avais toute son attention, je devais trouver quelque chose à lui dire. Je devais essayer de le convaincre de ne pas sauter, de revenir de mon côté de la barrière.

– Monsieur, ne faites pas ça! Ne sautez pas, s’il vous plaît…
Il m’a souri, un sourire fatigué, épuisé. Un sourire gris.
– Ne vous inquiétez pas, me dit-il.
– Quoi? Monsieur, ne sautez pas! Ne faites pas ça… Je ne sais pas ce qui vous a amené ici, mais il y a une autre solution, sûrement!
Il a hoché la tête, lentement.
– Non, je ne pense pas… Laissez-moi tranquille.
J’ai hoché la tête moi aussi. Un peu paniqué, j’ai marché rapidement jusqu’à ma voiture, pour y prendre mon téléphone. Je suis revenu vers lui en lui montrant l’objet.

– Monsieur, je vais appeler la police! Je ne peux pas vous laisser faire!
Il a haussé les sourcils, puis il a poussé un ricanement sec, un petit rire sans aucune joie.
– Rangez votre téléphone, sinon je saute tout de suite! Laissez-moi… vous ne comprenez pas.
– Qu’est-ce que je ne comprends pas? Expliquez-moi!
J’ai remis mon téléphone dans ma poche, et j’ai fait un pas de plus vers lui.
– Expliquez-moi, Monsieur… Expliquez-moi pourquoi vous voulez faire ça.
Il a tourné la tête pour laisser ses yeux dériver sur l’eau de la rivière.
– Vous ne pouvez pas comprendre… Je ne me sens pas à ma place, ici. Je ne suis pas à ma place. Je veux partir.

Le ton de sa voix témoignait d’une telle tristesse, et ses mots étaient enrobés d’une telle douleur que j’ai eu l’impression de sentir le vent me glacer jusqu’aux os tandis que mon cœur se serrait.

– Monsieur… Moi non plus, je ne me sens pas toujours à ma place, mais ce n’est pas une raison… Nous avons tous une place, vous savez? Nous avons tous notre place… Nous sommes tous uniques, et importants.
Il a poussé un nouveau ricanement, un ricanement différent, avec une sonorité un peu méprisante.
– Oh, épargnez-moi vos belles paroles! Je vous dis que vous ne pouvez pas comprendre… Je veux partir, je veux rentrer chez moi, et je crois que c’est la seule façon.

Je ne savais plus quoi lui dire. Peut-être que je ne pouvais pas réellement comprendre pour quelle raison il se tenait là, de l’autre côté de la barrière du pont, mais je comprenais, de plus en plus clairement, qu’il allait sauter. Qu’il allait sauter, et que je ne pourrais pas l’en empêcher. Je me voyais mal en train de l’agripper par le col de sa chemise, et le tirer du bon côté de la barrière… pour ensuite faire quoi?

Il m’a regardé une nouvelle fois. Ses yeux ont essayé d’éviter les miens, et ont glissé jusqu’à mon poignet. J’ai compris qu’il regardait ma montre.
– Vous aimez les montres? m’a-t-il demandé.
Je n’ai rien répondu. Sa question me dérangeait un peu. Je cherchais désespérément quelque chose à lui dire, quelque chose d’utile, qui pourrait le convaincre.
Il a touché son poignet gauche, puis il m’a tendu, de sa main droite, une magnifique montre au cadran en métal ouvragé, autour duquel scintillaient quelques minuscules diamants.

– Vous aimez les montres? a-t-il répété. Prenez la mienne, j’insiste… J’insiste. Elle vous sera plus utile qu’à moi. Là où je vais, le temps n’a plus d’importance.
Je regardais l’objet avec un regard plein de convoitise, mais je n’osais pas le prendre. Je collectionne les montres, voyez-vous. J’en ai plusieurs, de différents styles et de différentes valeurs, et je tiens à ce qu’elles donnent toutes la même heure, à la seconde près. Je vérifie souvent. Quand l’une d’elles prend un peu d’avance ou de retard, j’en ressens un étrange sentiment de décalage.
– Prenez-la, je vous en prie! Si vous ne l’aimez pas, donnez-la à quelqu’un d’autre, ou vendez-la, peu importe.

Il me tendait toujours la montre avec un sourire suppliant. J’ai fini par la prendre. Il a eu un petit hochement de tête satisfait.
– Je n’ai pas le choix.

Au moment où il a terminé sa phrase, il a fait un pas vers l’avant. Juste un pas.
Son corps est tombé dans le vide, mollement, bizarrement, un peu comme si j’étais en train de regarder un film au ralenti. J’ai retenu mon souffle et, un peu malgré moi, je me suis penché vers l’avant pour suivre sa chute. Il ne criait pas, il ne paniquait pas. Il ne faisait que tomber vers l’eau et les rochers. Son corps semblait mou et désarticulé.

J’ai cru le voir disparaître juste avant qu’il touche l’eau. J’ai cru le voir disparaître, tout simplement disparaître. J’ai même cru entendre un «pop!» sec et sonore, comme une parodie de tour de magie; comme si le bouchon d’une bouteille de champagne particulièrement ironique avait sauté subitement pour célébrer quelque chose qui ne méritait pas d’être célébré.

J’ai cru remarquer que la rivière n’avait pas été troublée par la moindre éclaboussure. J’ai vu qu’aucun corps ne flottait. Puis, j’ai reculé de plusieurs pas.
Je suis retourné vers ma voiture, lentement. Non… Il était impossible que l’homme soit simplement disparu. J’avais sans doute cru le voir disparaître parce que je refusais de le voir se noyer. Le voir tomber, c’était une chose, mais le voir se débattre, se débattre et mourir, c’était autre chose. C’était quelque chose de beaucoup trop terrible.

Une fois de retour dans ma voiture, j’ai laissé tomber mon téléphone sur le siège du passager, et j’ai observé la montre de l’homme pendant quelques minutes. Elle affichait la même heure, exactement, que la mienne. Elle était la preuve tangible que je n’avais pas rêvé.

J’ai repris la route, en continuant à me demander ce qui s’était passé. L’homme était-il vraiment disparu, ou mes yeux m’avaient-ils joué un tour? Qui était-il? Un fantôme? Un extraterrestre? Un visiteur venu d’une autre dimension?

Puis, avec une sorte de curiosité malsaine et troublante, je me suis mis à me demander ce qui se serait passé si j’avais sauté, moi aussi, au même endroit que lui. Après avoir épuisé toutes mes questions et mes pensées, et près de la moitié de mon réservoir d’essence, j’ai décidé qu’il était temps de rentrer chez moi.

Oui, ça commence souvent comme ça, par un chatouillement dans mon cou, mais d’habitude, ça ne se termine jamais comme ça.

-Fin-

Le cycle, partie 2

Voici la deuxième partie de l’histoire Le cycle, qui complète la première partie que j’ai publiée dans mon blogue hier:

C’était un peu lourd, tous ces cossins-là, mais pas trop. Une fois en haut de l’escalier, j’ai échappé quelques boîtes vides par terre, mais je les ai bottées avec mon pied pour qu’elles atteignent la porte presque en même temps que moi. Je suis sorti de la maison et j’ai marché jusqu’au bord de la rue, où j’ai laissé tomber les maudites vieilles boîtes par terre.

Je suis resté planté là quelques secondes, peut-être quelques minutes, pour essayer de me calmer un peu. L’air était un peu froid, et j’avais l’impression de me sentir observé. Un peu comme si la maison me regardait…

J’avais beau chercher une explication à ce qui s’était passé, je n’en trouvais aucune. Qu’est-ce qui s’était passé dans la maison? Qu’est-ce qui s’était passé? Ce n’était pas mon imagination, j’avais vraiment entendu une voix. Est-ce que c’était une voix… de fantôme?

Je me suis retourné, et j’ai vraiment fait le saut en voyant qu’il y avait un vieil homme derrière moi. Il m’a souri, d’un genre de sourire gêné, comme pour s’excuser de m’avoir fait peur. Peut-être que ce n’était pas un fantôme.

– Bonsoir, m’a-t-il dit. Vous venez d’emménager?

J’ai hoché la tête.

– Oui. Vous êtes mon voisin?

– J’habite à côté, oui, a-t-il répondu en montrant sa maison. Est-ce que vous êtes seul?

Il ne me montrait bien sûr pas la maison vide que j’avais nettoyée par erreur, mais l’autre, de l’autre côté. J’ai encore hoché la tête.

– Non… Ma femme et mon fils vont venir me rejoindre demain.

– Vous avez un fils?

Il a dit ça en haussant les sourcils, avec une genre de lueur d’espoir bizarre dans les yeux. J’espérais que je n’avais pas affaire à un prédateur sexuel, ou quelque chose du genre.

J’ai hésité un peu, puis je lui ai répondu:

– Oui, un grand garçon… Et ma femme est enceinte, la famille va s’agrandir très bientôt.

Là, il a eu l’air soulagé, un peu comme s’il avait eu peur d’avoir une maladie grave, et qu’un docteur venait de lui dire que finalement, tout allait bien. Il a marmonné quelque chose, plus pour lui-même que pour moi. J’ai cru l’entendre dire que le cycle serait peut-être brisé, ou quelque chose comme ça.

– Qu’est-ce que vous dîtes? Le cycle? Le cycle de quoi?

Il a hoché la tête, comme pour essayer de me faire comprendre que ce n’était pas important, mais en sachant qu’il n’avait pas l’air très convaincant.

– Ça fait plusieurs années que la maison est en vente… Votre nouvelle maison, oui. Tous les couples qui l’ont déjà achetée n’avaient pas d’enfant, et… Enfin, ils ont déménagé, ils sont repartis rapidement. Très rapidement.

– Et? Qu’est-ce que vous voulez dire?

Il s’est retourné pour regarder sa maison à lui, un peu comme s’il se cherchait une excuse pour partir sans rien m’expliquer. Il a fallu que j’insiste pour qu’il finisse par ajouter quelque chose, en parlant à voix basse.

– Des choses se sont passées dans cette maison, vous comprenez… Ma fille… Ma fille y est déjà entrée, et elle a eu des problèmes. Toutes sortes de choses se sont passées…

Il a dû remarquer que ses confidences bizarres me faisaient peur. Il a changé de ton, et il a réussi à s’accrocher un sourire amical sur la bouche, même si ses yeux avaient encore l’air inquiet.

– Mais ce n’est pas important! Je suis sûr que tout va bien aller… Bienvenue dans le quartier, et bonne nuit!

Avant que j’aie le temps de lui répondre, il a tourné les talons et il s’est enfui. J’ai jeté un dernier coup d’œil sur la pile de vieilles boîtes que j’avais sortie de ma cave, puis je suis retourné chez moi.

J’ai refermé la porte de la cave, je me suis lavé les mains parce qu’elles étaient un peu poussiéreuses à cause des boîtes, puis je me suis recouché en me demandant de quoi mon nouveau voisin étrange parlait.

J’ai vraiment mal dormi. J’ai encore entendu la voix bizarre qui m’appelait, et plusieurs petits bruits louches que j’essayais d’ignorer. Je ne suis pas certain de croire aux fantômes, mais là, je me demandais sérieusement si je n’avais pas acheté une maison hantée. Il y avait une voix qui sortait de nulle part, il y avait des bruits, et il y avait quelque chose qui ne marchait pas, quelque chose qui n’était pas normal. Est-ce que ma famille pourrait être en danger dans cette maison? Est-ce que j’allais finir par devenir fou si j’y restais trop longtemps?

C’est aujourd’hui, donc, que j’emménage dans ma nouvelle maison. Ma femme m’a appelé, tout à l’heure, pendant que je déjeunais. Elle trouvait que je n’avais pas l’air très enthousiaste, mais je lui ai dit que tout allait bien. Qu’est-ce que j’aurais pu lui dire d’autre? Elle m’a dit qu’elle passerait chercher notre fils, puis qu’ils me rejoindraient ici pour continuer de défaire nos boîtes.

Je sursaute en entendant frapper à la porte. J’abandonne la boîte de livres que j’étais en train de vider, et je vais les accueillir. Mon grand garçon est content de me voir. Il me saute dans les bras, mais il me demande où est passé le grand camion. Je lui explique que le camion est retourné chez lui, mais je ne lui dis pas, bien sûr, que j’ai un peu peur de devoir le rappeler bientôt pour qu’il vienne nous emporter loin de cette maison, loin de cette maudite maison. Je le serre fort dans mes bras. Il me sourit, et il y a quelque chose de spécial dans son regard, comme s’il s’inquiétait pour moi. Je me force pour lui sourire aussi, puis je le repose par terre. Plutôt que d’aller explorer la maison, il reste près de moi.

– Est-ce que ça va? me demande ma femme. T’as l’air bizarre à matin…

Je hoche la tête. Elle me dévisage avec ses beaux grands yeux bruns. Dans la lumière du matin, les traits un peu fatigués, sans maquillage, je la trouve tellement belle! J’ai l’impression que je suis en train de me réveiller après un cauchemar vraiment étrange, et de comprendre, petit à petit, que ce qui m’est arrivé n’était pas réel, et que tout va bien.

– Non, ça va… J’ai juste très mal dormi… J’ai fait un mauvais rêve, je pense. Oui, c’est ça… juste un mauvais rêve!

Elle hausse les sourcils, puis me sourit. Je sais pourtant que ce n’était pas un rêve. Je ne suis pas fou; j’ai vraiment entendu une voix qui disait mon nom, et notre nouveau voisin m’a vraiment raconté des drôles de choses. Ce n’était pas un rêve, mais je sens quand même que c’est terminé.

Je m’approche d’elle, je la prends dans mes bras, je la prends par surprise en même temps. Je lui dis que je l’aime, je la serre fort. Elle répond qu’elle m’aime aussi. Notre grand garçon veut se joindre à notre câlin, je le reprends dans mes bras, on se serre fort, tous les trois, et on se dit qu’on s’aime en ricanant. C’est beau, réconfortant et émouvant, comme le genre de films plates que ma femme aime, parce qu’ils la font pleurer.

Quand notre moment émotif est fini, on se lâche, mais en restant proches. Ensemble, on se met au travail. Il nous reste encore beaucoup à faire pour nous installer chez nous, mais on va y arriver. On est beaux, on est bons, on est capables!

La journée se passe dans la bonne humeur. Je n’entends plus la voix bizarre, et surtout, surtout, je sens qu’il n’y a plus rien de bizarre. Peu importe ce qui ne marchait pas avec notre maison, je pense que c’est fini, maintenant. C’est réparé. Il n’y a plus rien d’étrange, plus rien de menaçant.

C’est simplement notre maison, notre nouvelle maison à tous les trois; bientôt, ce sera notre nouvelle maison à tous les quatre. Je pense que je ne comprendrai jamais ce qui s’est passé, mais j’ai l’impression, comme me l’a dit mon nouveau voisin, que tout va bien aller pour nous.

-Fin-

Le cycle, partie 1

Ma mère Michelle Bouchard a été la première personne à relever le défi qui se trouve à la fin de mon Mini Livre Gratuit! Elle a donc pu me donner une phrase de son choix, pour que j’écrive pour elle une petite histoire, dans le style de son choix.

Comme ma mère adore l’histoire La maison sanglante, elle a voulu que j’écrive une nouvelle suite à cette histoire…

En fait, c’est un peu plus compliqué que ça! On pourrait dire que c’est la fin du cycle de l’histoire de la maison sanglante… Pour lire le tout dans l’ordre, vous pouvez lire:

  1. La maison sanglante, dans mon blogue ou dans mon recueil Ourse Ardente et 15 autres histoires
  2. Hémorragie, dans mon Mini Livre Gratuit
  3. Méchant ménage, dans mon recueil Ourse Ardente et 15 autres histoires

Et enfin, Le cycle. Comme l’histoire fait 5 pages, j’en publie la première partie ici, et la deuxième partie sera publiée demain!

Sans plus tarder, voici donc…

Le cycle

Après avoir fait accidentellement le ménage chez mon voisin, c’est aujourd’hui que j’emménage dans ma nouvelle maison. En fait, c’est un peu plus compliqué que ça.

Quand j’ai expliqué la situation à mon frère et à Keven et Marc, mes deux meilleurs chums, ils ont ri de moi sur le coup, comme je m’y attendais. Puis, ils ont réalisé que ça voulait dire qu’on avait travaillé pour rien toute la journée, et que ma nouvelle maison, ma vraie nouvelle maison, était encore sale. Là, c’était un peu moins drôle.

On a déménagé notre stock dans la maison d’à côté, et on a à peine eu le temps de commencer à manger nos pizzas avant de voir le camion des déménageurs arriver. Ma femme les suivait avec sa voiture, mais notre grand garçon de 4 ans était monté avec eux dans le camion. Je suis sorti à l’extérieur pour les accueillir.

Il a fallu que j’explique mon erreur à tout le monde. Les déménageurs avaient l’air grognon, comme si ça les concernait… Ce n’était pourtant pas leur problème que je me sois trompé, et que notre nouvelle maison soit pleine de poussière! Je leur ai assuré que ça ne changeait rien, et qu’ils n’avaient qu’à faire leur travail comme prévu. Ils ont commencé à décharger le camion, et même s’ils ne grognaient plus, je ne les ai pas trouvés très professionnels.

Mais ma femme… Je m’attendais soit à ce qu’elle soit fâchée, soit à ce qu’elle rie de moi. En tout cas, j’étais certain qu’elle allait me traiter de cave. Mais non… Elle avait l’air plus surprise que fâchée. Puis, quand je l’ai vue fixer la maison, le teint blême, en posant une main sur son ventre, j’ai commencé à m’inquiéter. Je me suis rappelé ce que le docteur avait dit: que le moindre effort, le moindre choc ou la moindre surprise pouvait être dangereux pour le bébé. Je lui ai dit que ce n’était pas grave, que mon frère et mes chums allaient m’aider à nettoyer notre vraie maison, et qu’elle n’avait pas à s’inquiéter de rien. Je lui ai aussi dit que j’appellerais mon boss pour lui dire que je n’avais pas le choix de prendre une autre journée de congé demain. Surtout, je lui ai suggéré d’aller se reposer dans une chambre d’hôtel; j’avais vu qu’il y en avait un pas très loin de notre nouveau quartier, et je me suis dit que ça serait mieux pour elle que de passer la nuit dans une maison sale et en désordre. Elle a fini par accepter. Je lui ai fait promettre de m’appeler si quelque chose n’allait pas, je l’ai embrassée, elle a embrassé notre grand garçon, puis elle est partie.

J’ai regardé son auto s’éloigner, puis je suis allé aider les autres à décharger le camion. On a décidé de rassembler les meubles et les boîtes au milieu des pièces, surtout au milieu du salon. Comme ça, ça nous laisserait le champ libre pour faire le ménage; et surtout, je ne savais pas trop comment placer tous nos meubles, et je sentais que les déménageurs avaient hâte de nous quitter, alors j’ai décidé de réfléchir à l’aménagement de la maison un peu plus tard.

Pendant ce temps-là, mon grand garçon était tranquille. Il est resté dehors parce qu’il était vraiment fasciné par le camion de déménagement. Marc lui a demandé s’il avait envie de devenir un déménageur plus tard, et il a répondu que non, qu’il avait juste envie d’avoir un gros camion. Moi, je lui ai dit que c’était important de croire en ses rêves!

Vers 5h, mon frère est venu me dire qu’il fallait qu’il parte chercher son fils à la garderie. Il était désolé de ne pas pouvoir nous aider plus longtemps, mais il m’a proposé d’amener mon grand garçon avec lui et de s’occuper de lui jusqu’à demain.

Quand les déménageurs ont fini par partir eux aussi, je me suis retrouvé tout seul avec Keven et Marc, dans une maison remplie de meubles, de boîtes, de poussière et de saleté. Au moins, on avait encore de la bière et de la pizza! On s’est tous entendus pour dire que la pizza froide, c’était encore meilleur que la pizza chaude, alors on a mangé et on a bu en masse, pour se donner des forces et du courage.

Je vous épargne la description de tout ce qu’on a fait du reste de notre journée. On a eu beaucoup, beaucoup d’époussetage à faire, mais au moins, notre stock de nettoyage était déjà sorti et prêt à être utilisé. Il a juste fallu que je fouille dans quelques grosses boîtes pour trouver mon aspirateur. On a aussi installé les électroménagers et le lit.

Finalement, en fin de soirée, les gars sont partis, épuisés de leur journée, mais bien contents d’avoir pu me donner un coup de main, deux fois plutôt qu’une. Je les ai remerciés en leur disant que je leur en devais une, et même, deux. Keven m’a proposé de revenir m’aider à finir de placer mes meubles le lendemain, en après-midi, et je lui ai dit qu’il était le bienvenu. Plus on est de fous, plus on s’amuse, le gros! Les meilleurs chums, ça sert à ça, n’est-ce pas?

Une fois seul dans mon salon, j’ai appelé ma femme pour prendre de ses nouvelles. Elle m’a dit qu’elle allait bien, et elle m’a demandé comment ça s’était passé. Je lui ai répondu que ça avançait bien, et que mon frère s’occupait de notre grand garçon jusqu’à demain. Elle a proposé d’aller le prendre demain matin, en revenant ici. On s’est souhaité bonne nuit, puis, j’ai raccroché.

Là, je sais pas trop ce qui s’est passé. J’ai commencé à me sentir bizarre. Pas comme s’il y avait eu quelque chose de passé date sur nos pizzas, non… C’était plus bizarre que ça. On dirait que je me sentais observé, ou juste qu’il y avait quelque chose qui ne marchait pas avec la maison. Oui, c’était ça; il y avait quelque chose qui ne marchait pas avec la maison. Quelque chose de différent de quand je l’avais visitée pour la première fois avec ma femme. Quelque chose qui n’était pas là quand j’étais avec les déménageurs et avec mes chums, mais quelque chose qui était là, maintenant. Je sais pas trop comment expliquer ça, mais bref, je me sentais bizarre.

J’ai continué à défaire des boîtes, en me parlant tout seul… comme si ça allait m’aider à me sentir plus normal! Je devais plutôt avoir l’air pas mal niaiseux. J’ai fait le lit pour pouvoir me coucher et être confortable, et ensuite j’ai sorti ce qu’il me fallait et j’ai pris une douche.

Une fois propre, je me suis couché, mais dès que ma tête a touché mon oreiller, j’ai eu l’impression d’entendre quelque chose. Une voix. Quelqu’un avait parlé. J’ai retenu ma respiration, et j’ai entendu la voix une deuxième fois. Elle venait du salon. Je me suis assis dans mon lit, et j’ai demandé s’il y avait quelqu’un; oui, comme ils font toujours dans les films d’horreur, et chaque fois, je me dis que c’est niaiseux, mais là, je l’ai fait moi-même. «Est-ce qu’il y a quelqu’un?» C’est clair que si c’est un fantôme, un monstre, ou quelqu’un de dangereux, il ne va pas répondre.

La voix a répondu. Elle a juste dit mon nom, je l’ai entendu très clairement. Je me suis presque jeté en bas de mon lit, et je me suis précipité dans le salon, sans réfléchir.

Les meubles du salon étaient placés n’importe comment, avec des piles de boîtes au milieu de la pièce. Si quelqu’un avait été caché là, j’aurais eu de la misère à le trouver. Mais il n’y avait personne, j’ai vérifié; et pendant que je faisais le tour de la pièce en me cognant les orteils sur quelques boîtes au passage, la maudite voix bizarre continuait de dire mon nom. Je n’ai pas osé ouvrir la lumière, je ne sais pas trop pourquoi. Il y avait de la lumière qui venait de la rue, et qui entrait par la grande fenêtre sans rideaux, mais il y avait surtout des ombres et des coins sombres, à cause des boîtes. Il y avait de la lumière, des ombres, moi qui pognais les nerfs, mais personne d’autre.

J’ai aussi fait le tour de la cuisine, puis de toutes les pièces. J’ai regardé par les fenêtres, puis dans les armoires de la cuisine, dans les garde-robes, dans le bain… J’ai même regardé sous mon lit! Il n’y avait personne, juste une voix, comme une voix de fantôme qui m’appelait.

Là, je vous mentirais si je vous disais que je n’avais pas peur. Bien sûr que j’avais peur. Je n’ai pas pensé une seule seconde que c’était peut-être un de mes chums qui m’avait fait un tour. Il y avait quelque chose qui ne marchait pas, qui ne marchait vraiment pas. Je le sentais.

Si j’avais eu des bouchons pour les oreilles, peut-être que je les aurais mis et que j’aurais essayé de dormir… Peut-être. Mais je n’avais pas de bouchons, j’étais fatigué de ma journée, et même si j’avais peur, j’ai eu l’idée de descendre dans la cave de la maison. Il n’y avait personne à l’étage, mais peut-être dans la cave?

J’ai allumé la lumière de la cave, et je suis descendu, en disant à voix haute que si quelqu’un était caché là, il avait intérêt à se taire et à sortir de ma maison au plus vite. Et c’est là que je les ai vues: les boîtes. Je les avais vues quand on avait visité la maison pour la première fois, et je me demandais, plus tôt aujourd’hui, quand j’étais dans la cave de la maison voisine, pourquoi elles n’étaient pas là. Les maudites boîtes…

La voix continuait à m’appeler, elle parlait encore plus fort que quand j’étais dans le salon, mais je me suis mis à crier pour essayer de l’enterrer. Je lui ai crié de se la fermer, et entre deux «Ta gueule!» je chialais que j’étais tanné de faire du ménage, et que j’allais sacrer toutes ces boîtes-là dehors, et qu’après j’irais me coucher, et que rien n’allait m’en empêcher… Je pense que j’étais pas juste fâché, j’étais en train de virer fou. En plus, la cave puait vraiment, et ça n’aidait pas mon humeur.

J’ai donné des coups de pied dans les piles de boîtes, j’ai défait celles qui étaient vides, et je les ai empilées dans celles qui ne l’étaient pas, sans prendre la peine de regarder quelles cochonneries il y avait dans le fond. J’ai ramassé ma pile difforme de vieilles boîtes, et je suis remonté en haut.

… À suivre!

(Ah oui, aujourd’hui, c’est le 35e anniversaire de mariage de mes parents… Bon anniversaire maman et papa!)

William et la lune, partie 2

Voici la deuxième partie de l’histoire William et la lune:

La voiture survolait une forêt immense, avec des grands arbres de toutes les couleurs: des oranges, des mauves, des roses et des jaunes. Ils ressemblaient presque à des fleurs. Le ciel était d’un beau bleu brillant, et rempli de gros nuages blancs qui ressemblaient à des boules de ouate.

William tendit une main pour toucher un des nuages. Comme il était doux! C’était comme un gros coussin moelleux et confortable… Mais William n’avait pas le temps de s’installer sur un nuage pour faire une sieste! Il avait une mission à remplir. Il devait retrouver la lune.

Selon Monsieur Boum, le méchant qui avait volé la lune l’avait amenée dans ce monde magique… Où l’avait-il cachée? Comment un petit garçon comme lui, qui voyageait avec son ours en peluche dans une voiture volante, pourrait-il la retrouver?

– Je crois que j’ai une idée, dit Monsieur Boum.

L’ours regarda William et lui sourit, sans lâcher le volant de la voiture.

– Regarde là-bas! continua-t-il. Cette vilaine montagne toute noire! Je crois que c’est le seul endroit qui soit assez gros pour cacher la lune.

Monsieur Boum avait raison. Au loin, il y avait une immense montagne, toute noire, entourée de gros nuages gris.

Mais tout à coup, de grosses chauves-souris noires se précipitèrent sur la voiture en poussant d’étranges cris. Les vilaines créatures essayaient de crever les pneus de la voiture volante. William eut très peur, mais heureusement, Monsieur Boum avait tout prévu.

– William! cria l’ours. Il faut que tu chasses ces créatures! Ouvre le coffre secret!

William ouvrit le coffre à gants de la voiture, qui se trouvait devant lui. Il y trouva plusieurs blocs colorés sur lesquels il y avait des dessins d’animaux et des lettres de l’alphabet.

– Prends ces blocs et lance-les sur les chauves-souris! lui demande Monsieur Boum. Ce sont des blocs magiques!

William prit un premier bloc, et le lança sur le nez d’une vilaine chauve-souris. Le bloc explosa en plusieurs étincelles rouges, et la vilaine chauve-souris s’enfuit en poussant des cris terrifiés. William lança un deuxième bloc, puis un troisième. Effrayées par les étincelles rouges, bleues et vertes, les créatures retournèrent d’où elles étaient venues.

Mais alors que William et Monsieur Boum croyaient qu’ils étaient sauvés, un bruit bizarre se fit entendre.

– Je crois que Zip a un problème! dit Monsieur Boum.

La belle voiture rouge se mit à tomber, et l’ours ne pouvait plus la contrôler. William cria, mais remarqua bien vite que la voiture se dirigeait vers un gros nuage blanc, qui amortit leur chute. Ils avaient de la chance!

Les deux amis sortirent de la voiture. William marchait sur un nuage! Même s’il était inquiet pour Zip, il était heureux de pouvoir marcher sur un nuage douillet pour la première fois de sa vie.

– Une des chauves-souris a crevé un des pneus de Zip, annonça Monsieur Boum d’un air rassuré. Ce n’est rien! Je vais réparer tout ça.

William regarda le pneu dégonflé, qui était tout mou. Monsieur Boum ouvrit le coffre arrière de la voiture, et en sortit quelques objets que William n’avait jamais vus. Le petit garçon regarda attentivement son ours pendant qu’il inséra, à l’aide d’un outil long et pointu, une sorte de bandelette collante à l’intérieur du trou percé par une des vilaines chauves-souris. Monsieur Boum retira l’outil pointu, puis coupa les extrémités de la bandelette. Le pneu n’était maintenant plus percé, mais il était encore tout mou. Monsieur Boum prit alors une pompe, et regonfla lentement le pneu jusqu’à ce qu’il retrouve son aspect normal. William était fasciné.

– Voilà! dit Monsieur Boum. C’est réparé! Nous pouvons repartir.

William et son ours remontèrent à bord de la voiture, qui s’envola de nouveau. Ils approchèrent bientôt de la haute montagne sombre. William remarqua qu’il y avait une sorte de grosse porte au pied de la montagne, et qu’une lueur blanche sortait par cette porte. C’était sûrement la lune qui essayait d’appeler au secours!

Monsieur Boum arrêta la voiture devant la porte de la montagne, puis se tourna vers William.

– Nous y sommes… Il est temps d’aller voir ce qui se passe dans cette montagne! Tu es prêt?

William hocha la tête. Les deux amis sortirent de la voiture, et s’avancèrent vers la mystérieuse porte. Ils entrèrent à l’intérieur d’une immense grotte. William leva les yeux, et vit que la lune était enfermée dans une grande cage qui était accrochée au plafond. Pauvre lune, seule dans une cage trop petite pour elle, comme les chats et les chiens au magasin d’animaux où William allait parfois avec ses parents! Il montra la cage à son ours.

– La lune! s’exclama Monsieur Boum. Nous l’avons trouvée! Il faut la sortir d’ici!

– C’est à vous de sortir d’ici! dit tout à coup une voix menaçante.

William et Monsieur Boum sursautèrent. Dans un coin tout sombre de la grotte, ils virent une silhouette qui les observait.

– Partez d’ici! dit la voix. Je ne veux voir personne!

– Qui êtes-vous? répliqua courageusement Monsieur Boum. Pourquoi avez-vous volé la lune?

– Partez d’ici! répéta la voix.

William avait peur, mais il ne pouvait pas abandonner la lune. Il s’approcha doucement de la silhouette qui se cachait dans l’ombre. Il découvrit bien vite que le méchant qui avait volé la lune était un crocodile en peluche, un très grand crocodile en peluche qui n’avait plus qu’un seul oeil. William remarqua que sa peau de tissu vert était déchirée à plusieurs endroits. Il se demanda ce qui lui était arrivé.

Le crocodile regarda William avec l’oeil qu’il lui restait. Même si sa voix était menaçante, le petit garçon trouvait que ce crocodile blessé avait l’air triste. Monsieur Boum s’approcha à son tour, et découvrit lui aussi qui était le voleur de lune.

– Oh! Mais qu’est-ce qui vous est arrivé? demanda l’ours. Et pourquoi avez-vous volé la lune? Ce n’est vraiment pas gentil!

– J’ai pris la lune pour qu’il n’y ait plus de monstres, dit le crocodile.

– Comment? Je ne comprends pas! dit Monsieur Boum.

Le crocodile regarda William d’un air tout triste, puis, il décida de raconter son histoire.

– Avant, j’étais le meilleur ami d’une petite fille appelée Nancy. Je veillais sur elle pendant la nuit, parce qu’elle avait peur qu’il y ait des monstres dans sa chambre. Un jour, la maman de Nancy a décidé qu’il était temps pour moi de prendre un bain… Mais au lieu de me laisser aller dans la baignoire, elle m’a déposé dans une grosse machine effrayante qui tournait en faisant beaucoup de bruit.

– Une machine à laver! commenta Monsieur Boum. C’est vrai que ces machines sont effrayantes.

– Quand je suis sorti, continua le crocodile, j’étais tout propre, mais j’avais perdu un oeil, et j’étais tout déchiré. Nancy ne m’aimait plus… Elle avait peur de moi, car elle croyait que j’étais devenu un vilain monstre! J’étais triste, et je me suis enfui de la maison. J’ai pris la lune pour pouvoir continuer à protéger Nancy contre les monstres… S’il n’y a plus de nuit, il n’y aura plus de monstres non plus!

William trouvait l’histoire du crocodile très triste, et il avait envie de faire quelque chose pour l’aider.

– Il ne fallait pas vous enfuir, dit Monsieur Boum. Je crois que j’ai une solution à votre problème! Je reviens tout de suite!

L’ingénieux Monsieur Boum se rendit jusqu’à la voiture, et revint avec une bobine de fil et une aiguille. L’ours raccommoda les déchirures du crocodile avec soin.

Quand il eut terminé, le crocodile était comme neuf! Mais il lui manquait toujours un oeil… William eut alors une idée. Il tira sur un des boutons de sa chemise, et le tendit à Monsieur Boum. L’ours le prit, et le cousit en place. Le crocodile avait maintenant deux yeux, et un grand sourire.

– Merci, oh merci! dit-il à William. Je n’ai plus l’air d’un monstre! Je peux maintenant retourner chez moi et aller jouer avec Nancy!

– Et vous pouvez libérer la lune, dit Monsieur Boum.

– Oui, bien sûr, dit le crocodile. Merci de votre aide!

William était heureux d’avoir pu aider le crocodile. Celui-ci décida de libérer la lune, et en échange, Monsieur Boum proposa de le reconduire chez lui grâce à la voiture volante.

William ouvrit tout à coup les yeux, et se retourna dans son lit douillet. Il était dans son lit! Avait-il rêvé toute cette aventure? Tout avait semblé si réel! Il se frotta les yeux, et regarda par la fenêtre. Le ciel était noir, et la lune ronde brillait. Le petit garçon avait hâte que le matin vienne pour pouvoir se lever, et jouer avec ses jouets.

William comprit alors que la nuit était aussi importante que le jour. Pendant la nuit, on peut faire des rêves fabuleux, mais surtout, on peut se reposer pour être prêt pour la journée suivante, et pour bien profiter de chaque instant.

Il salua la lune brillante d’un signe de la main, puis il referma les yeux et se rendormit.

Fin

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William et la lune, partie 1

Une des histoires que beaucoup des lecteurs et lectrices de mon recueil Ourse Ardente et 15 autres histoires semblent apprécier particulièrement, c’est l’histoire appelée William et la lune.

Je n’ai pas l’habitude d’écrire des histoires pour enfants, mais c’est ce qui m’a été demandé pour cette histoire… Je crois que c’est bien réussi!

J’ai décidé de la partager avec vous, en 2 parties.

William et la lune

William est un petit garçon souriant et plein de vie, il aime beaucoup… Il aime beaucoup de choses. Il aime les belles voitures rouges, il aime confier des secrets à son ours en peluche, il aime jouer avec ses blocs, et il aime manger des bonbons. Mais ce qu’il aime par-dessus tout, c’est sa maman et son papa.

Par contre, William n’aime pas aller au lit. Ce n’est pas parce que son lit n’est pas confortable, au contraire. C’est un lit bien douillet, avec de belles couvertures douces qui le gardent bien au chaud. Ce n’est pas non plus parce qu’il n’aime pas dormir. Non, si William n’aime pas aller au lit, c’est parce que pendant la nuit, il ne peut pas s’amuser avec ses jouets, ni jouer avec ses amis, et il ne peut pas non plus faire des câlins à ses parents. Il a l’impression que la nuit, c’est une perte de temps!

Un beau jour, alors que William cherchait sa voiture rouge préférée dans son coffre à jouets, il entendit quelqu’un l’appeler:

– William! Hé, William!

William regarda tout autour de lui. Qui l’avait appelé? Ça ne ressemblait pas du tout à la voix de sa maman, ni à celle de son papa.

– William, hé! Regarde par ici… Ici, sous ton lit!

William se pencha pour regarder sous son lit, et il vit son ours en peluche qui lui faisait signe d’approcher.

– C’est moi, Monsieur Boum! Viens ici, William! J’ai besoin de ton aide!

William se demanda ce qui se passait. Monsieur Boum n’avait pas l’habitude de se cacher sous le lit! Il préférait s’asseoir sur la commode, ou encore, rester bien en vue au centre du tapis coloré, entouré par d’autres jouets. William, curieux, se faufila sous le lit pour aller rejoindre son ami.

Monsieur Boum avait l’air agité et inquiet. William remarqua bien vite que d’autres jouets se trouvaient là, sous son lit. Contrairement à l’ours en peluche, les autres étaient assis en cercle, comme s’ils venaient d’avoir une discussion sérieuse.

– William, une chose terrible s’est produite, dit Monsieur Boum. C’est terrible! Quelqu’un a volé la lune!

La lune? Monsieur Boum parlait-il de cette grosse boule ronde brillante qui habite dans le ciel, et qui a parfois la forme d’un demi-cercle ou d’une banane? William ne comprenait pas ce qu’il y avait de si terrible.

– La lune a disparu, William! continua Monsieur Boom. Ça veut dire que ce ne sera plus jamais la nuit!

William tapa dans ses mains, et son visage afficha un grand sourire. Si la nuit ne venait plus jamais, cela voulait dire qu’il n’aurait plus besoin d’aller se coucher. Il pourrait toujours continuer à s’amuser et à passer du temps avec ses parents!

– Tu ne comprends pas, William! dit Monsieur Boom d’un air ahuri. Si la nuit ne vient plus jamais, ça veut dire que le soleil ne pourra plus se reposer! Il devra rester dans le ciel pour remplacer la lune… Plus personne ne pourra se reposer!

Et alors? se dit William. Il partageait souvent l’opinion de son ours en peluche, mais cette fois, il ne comprenait pas ce qui dérangeait tant son vieil ami. La disparition de la lune, ce n’était pas une catastrophe!

– Mais oui, c’est exactement ce que c’est, une catastrophe! répliqua l’ours. Les gens ont besoin de se reposer, William, ils ont besoin de dormir chaque nuit… Il faut retrouver la lune!

Tous les autres jouets qui étaient rassemblés sous le lit hochèrent la tête. William ne comprenait pas comment ses jouets avaient l’intention de partir à la recherche de la lune. C’était sûrement beaucoup trop compliqué, et beaucoup trop dangereux.

– Oh non, ce n’est pas une mission pour nous, dit Éclair Bleu, la figurine de superhéros qui avait perdu un bras la semaine précédente.

Monsieur Boom regarda William d’un air suppliant.

– Nous avons besoin de ton aide, William! Il faut que tu partes avec moi à la recherche de la lune! Nous comptons tous sur toi.

William regarda ses jouets un après l’autre. Ils avaient tous l’air très sérieux. C’était ridicule! Comment pourrait-il partir à la recherche de la lune? Il n’était qu’un petit garçon… Et puis, ses parents ne le laisseraient jamais sortir de la maison tout seul!

– Ne t’inquiète pas, j’ai tout arrangé, dit Monsieur Boum en hochant la tête. Tout est prêt. Si tu acceptes de m’aider à retrouver la lune, Zip nous y conduira!

L’ours étendit son bras pour montrer quelque chose à William. Zip! Sa voiture rouge adorée sortit de l’ombre et s’avança vers lui. Voilà pourquoi il ne l’avait pas trouvée dans son coffre à jouets. Elle était cachée sous le lit!

– Je peux conduire la voiture, mais je ne peux pas y aller seul, dit Monsieur Boum. Il faut que tu m’accompagnes, William!

William n’avait pas vraiment envie de partir à la recherche de la lune, mais il ne voulait pas non plus décevoir Monsieur Boum et tous ses jouets qui comptaient sur lui. Il hocha la tête pour leur signifier qu’il acceptait cette mission.

– Merci! dit Monsieur Boum d’un air soulagé. Viens, nous devons partir maintenant, nous devons nous dépêcher!

– Tu seras un héros, William! ajouta Éclair Bleu.

Les autres jouets sautèrent de joie et applaudirent.

Monsieur Boum sauta derrière le volant de la belle voiture rouge, et invita William à s’asseoir à sa droite. William s’approcha de la voiture, mais s’arrêta, et regarda en direction de la porte de sa chambre. Sa maman était dans la cuisine… Il ne pouvait pas partir sans lui dire au revoir! Si elle découvrait qu’il n’était plus dans sa chambre, elle serait très inquiète.

– Ne t’inquiète pas, William, lui dit Monsieur Boum. Le méchant qui a pris la lune l’a amenée dans un autre monde, un monde magique! C’est là que nous allons. Dans ce monde secret, le temps passe plus vite qu’ici, alors nous serons de retour avant que ta mère s’aperçoive de ton absence. Je te le promets.

William décida de faire confiance à son ours. Il monta dans la voiture, et boucla sa ceinture de sécurité.

– Tu es prêt? demanda Monsieur Boum.

William lui fit signe qu’il était prêt. Aussitôt, le moteur de Zip se mit à gronder, et la belle voiture rouge sortit de sous le lit pendant que tous les jouets applaudissaient en criant de joie.

Sans prévenir, Zip quitta tout à coup le sol, et s’envola par la fenêtre de la chambre. William n’en croyait pas ses yeux! Sa belle voiture rouge pouvait voler! Le jeune garçon poussa un cri joyeux.

Il fut encore plus surpris quand il vit que le paysage que la voiture survolait n’était pas celui qu’il avait l’habitude de voir quand il sortait de chez lui. Les maisons des voisins, la rue et le parc n’étaient plus là. En regardant derrière lui, William remarqua que même sa propre maison avait disparu!

– Ne t’inquiète pas, William! dit Monsieur Boum. Nous sommes dans le monde magique… Ici, tout est différent!

…à suivre!

La maison sanglante

Mon lancement virtuel est terminé. Merci à tous les participants!

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L’histoire qui a obtenu le plus de votes (2 votes!) sur la page Facebook de mon lancement virtuel est: La maison sanglante.

Voici donc cette histoire, tirée de mon recueil Ourse Ardente et 15 autres histoires

La maison sanglante

La maison sanglante venait de faire une nouvelle victime, mon pied bleu en témoignait. J’avais grandi à côté de cette maison, sans savoir que j’y entrerais un jour. En fait, j’ai toujours espéré ne jamais avoir à y entrer.

La maison ressemblait à celle de mes parents, et à toutes celles du quartier. Ce qui la distinguait des autres, en apparence, c’était la couleur de ses briques. Alors que ses voisines présentaient des façades d’un gris banal ou d’un brun terreux, les briques de la maison sanglante étaient rouges. Si la couleur de la maison ne nuisait pas à sa réputation, elle n’était pas la principale raison pour laquelle les enfants, et même les adultes du quartier l’appelaient par ce nom particulier depuis plusieurs années.

Lorsque j’étais jeune, les enfants du voisinage se réunissaient au parc, et se racontaient souvent des histoires de peur, comme on les appelait. Les histoires les plus populaires concernaient toujours la maison sanglante. On disait, entre autres choses, que la maison était maudite, et que tous les gens qui y entraient se mettaient à saigner sans aucune raison, et qu’ils saignaient, saignaient… Jusqu’à ce qu’ils sortent de la maison sanglante… ou jusqu’à ce qu’ils meurent.

Bon, d’accord, mon pied ne saignait pas. Il était marqué d’une grande tache bleue, traversée par la sangle de ma sandale. Un bleu… Oui, je saignais, mais de l’intérieur seulement.

Comme j’habitais dans la maison grise à gauche de la maison sanglante, les histoires qui la concernaient me faisaient particulièrement peur. Je n’avais jamais vu les gens qui y habitaient. Je savais seulement qu’ils n’avaient pas d’enfant.

Un jour, j’ai entendu mes parents dire que la maison sanglante avait fait une nouvelle victime. Je n’avais jamais entendu aucun adulte appeler la maison ainsi, mais quand j’ai questionné mes parents, ils ont refusé de m’en dire davantage. Ce n’est que plusieurs années plus tard, un ou deux ans avant que je ne parte dans mon premier appartement, je crois, qu’ils m’ont parlé de ce qu’ils savaient à propos de la maison. Ils m’ont dit qu’au cours des années, plusieurs jeunes couples y ont emménagé. La plupart sont partis après seulement quelques semaines. Ceux qui sont restés plus longtemps ont fini par sortir aussi, la femme étendue sur une civière, et l’homme, assis à l’arrière d’une voiture de police. Ou l’inverse. À partir de ce moment, j’ai commencé à voir la maison sanglante sous un autre angle. Elle projetait subitement une nouvelle image, plus digne d’un film d’horreur inspiré de faits réels que d’une série d’histoires racontées par des enfants.

J’ai déménagé, à l’autre bout de la ville. Chaque fois que je visitais mes parents, je ne pouvais pas m’empêcher de jeter un oeil à la maison sanglante, et d’imaginer tout ce qui avait pu se passer derrière ses murs rouges. Mais je n’avais jamais cru qu’un jour, je serais obligée d’y entrer.

En fait, j’aurais pu dire non. Mais je n’ai rien dit, parce que je me voyais mal en train d’expliquer à ma patronne que je ne voulais pas aller faire du ménage dans la maison sanglante, parce que j’avais peur d’y mourir. Je travaille pour une compagnie d’entretien ménager résidentiel, et nous sommes souvent engagés par des familles qui s’apprêtent à déménager, ou à s’installer dans une nouvelle demeure, et qui tiennent à ce que tout soit propre. Quand Andrée m’a donné l’adresse de la maison qu’un jeune couple très pointilleux venait d’acheter, et souhaitait voir briller de propreté, j’ai tout de suite compris qu’il s’agissait de la maison sanglante. Mais je n’ai rien dit.

Je suis partie avec Marie-Sophie, une de mes collègues. Elle a stationné sa voiture dans l’allée de la maison sanglante, devant laquelle le panneau «À vendre» était maintenant bel et bien surmonté d’une affiche sur laquelle «Vendue» était écrit, en lettres blanches sur fond rouge.

Nous sommes entrées à l’intérieur. Marie-Sophie est entrée la première, et je marchais derrière elle, en tentant de camoufler ma nervosité. Mon imagination m’avertissait que l’intérieur de la maison serait sinistre, que les planchers seraient incrustés de taches de sang séché, et que des bruits inquiétants se feraient entendre, semblant provenir de l’intérieur des murs.

Tout en étant rassurée, j’étais, je dois l’admettre, un peu déçue. L’intérieur de la maison sanglante n’avait rien de sinistre. Des pièces vides où flottait une légère odeur d’humidité. Des murs blancs, à la peinture un peu défraichie. Quelques toiles d’araignées qui pendaient du plafond. Ce qui me troublait le plus, en fait, c’était le fait que la disposition du salon, de la cuisine, de la salle de bain et des chambres était exactement la même que celle de la maison de mes parents. Cela n’avait, en fait, rien de surprenant; toutes les maisons du quartier étaient, je crois, construites selon le même modèle. Mais j’avais l’impression d’être dans la maison de mes parents, si celle-ci se retrouvait subitement vide, inhabitée, sans vie, et je me sentais un peu mal à l’aise, sans trop savoir pourquoi.

Comme à son habitude, Marie-Sophie avait apporté sa petite radio. Elle disait souvent, en plaisantant, que si un jour elle devait travailler sans musique, elle en mourrait d’ennui. Elle a donc allumé la radio, et nous avons commencé à nettoyer les armoires de la cuisine.

Au bout d’une heure, peut-être deux, la radio a produit une sorte de crépitement, et elle s’est arrêtée. Après avoir inspecté sa fidèle amie, Marie-Sophie a déclaré que les piles avaient coulé, et qu’elle n’en avait pas d’autres dans sa voiture. Déçue, elle s’est remise au travail.

Un peu plus tard, elle s’est mise à se plaindre de maux de ventre, qu’elle disait atroces. Nous avons terminé notre grand ménage de la cuisine, et nous avons commencé à épousseter le salon, puis le corridor qui menait à la salle de bain. Marie-Sophie n’a pas arrêté de se plaindre. De plus en plus agacée, j’ai fini par lui dire que si elle avait trop mal au ventre pour travailler, elle n’avait qu’à partir. Elle m’a écoutée… Elle m’a dit qu’elle allait se reposer chez elle, et qu’elle reviendrait m’aider plus tard. Ma gorge s’est serrée lorsque j’ai entendu la porte se refermer derrière elle. J’étais maintenant seule. Seule, dans la maison sanglante.

J’ai continué à travailler, mais sans vraiment m’appliquer. Mes parents m’ont toujours répété que tout ce qui mérite d’être fait mérite d’être bien fait. Cependant, je n’avais pas l’intention d’appliquer ces sages paroles dans ma situation actuelle. J’étais seule dans la maison sanglante, et je n’avais qu’une envie, et qu’un but: en sortir le plus rapidement possible. Et puis, de toute façon, les chambres de la maison n’étaient pas vraiment sales. Je les ai époussetées rapidement, avant de m’attaquer à la salle de bain.

J’étais assise sur le rebord du bain, à me demander pourquoi j’avais un aussi gros bleu sur le pied alors que je ne me souvenais pas de m’être cognée nulle part, quand tout à coup, mon téléphone cellulaire a sonné.

J’ai sursauté, puis j’ai couru jusqu’à la cuisine, là où j’avais laissé mon téléphone, sur le comptoir. J’ai répondu, pour entendre la voix paniquée d’Élisabeth, la soeur de Marie-Sophie, me dire que ma collègue avait été amenée à l’hôpital, et qu’elle souffrait d’une hémorragie interne au niveau de l’estomac. Sans écouter les détails, et sans laisser ma voix dénoncer mes émotions, je l’ai remerciée de m’avoir donné des nouvelles, et j’ai raccroché.

Une hémorragie interne. Marie-Sophie était elle aussi victime de la malédiction de la maison sanglante. Je me suis dit que ce n’était qu’une coïncidence, et que tout irait bien. Malgré tout, la nervosité que j’avais ressentie en entrant dans la maison ne faisait qu’augmenter.

J’ai eu une soudaine envie de sortir de la maison en courant, d’entrer chez mes parents, et de leur dire que j’avais la preuve qu’il se passait des choses anormales dans la maison sanglante, et que je ne voulais pas y retourner. J’aurais pu partir, prétendre que la maison était maintenant propre, et fuir le danger, ou, du moins, mes responsabilités…

Je sais ce qui se serait passé: mes parents se seraient moqués de moi, et le couple qui a acheté la maison se serait plaint de mon travail mal fait. Je n’allais quand même pas laisser la maison sanglante faire une tache sur ma réputation au travail!

J’ai fermé les yeux et j’ai pris quelques longues et lentes respirations. Lorsque j’ai ouvert les yeux, je me trouvais toujours dans la maison, mais je me sentais beaucoup plus calme. Un peu plus calme.

J’ai repris mon téléphone, et j’ai appelé Andrée. Je lui ai dit que Marie-Sophie était à l’hôpital, et que j’aimerais avoir du renfort. Elle m’a répondu que personne ne pouvait venir pour le moment, mais qu’elle m’enverrait quelqu’un dès que possible. Je suis retournée dans la salle de bain, et j’ai continué mon travail.

Lorsqu’un bruit s’est fait entendre un moment plus tard, j’ai cru que quelqu’un frappait à la porte. J’ai couru jusqu’à la porte… Il n’y avait personne. Je suis retournée dans la salle de bain une fois de plus, et j’ai terminé de tout nettoyer.

Je m’étais occupée de la cuisine, du salon, des corridors et des chambres, et la salle de bain était maintenant propre. Il ne restait plus que le sous-sol.

Le sous-sol… Combien existe-t-il de films d’horreur dans lesquels le danger se trouve dans le sous-sol? Qu’il s’agisse d’une maison hantée ou non, la cave est toujours un endroit lugubre, sombre, inquiétant, où se cachent des fantômes, des tueurs, des psychopathes, des cadavres, ou de terribles secrets… Qu’allais-je trouver dans le sous-sol de la maison sanglante?

En m’approchant de l’emplacement des escaliers menant au sous-sol dans la maison de mes parents, je me suis trouvée face à une porte. Dans la maison de mes parents, il n’y a pas de porte à cet endroit. J’ai ouvert la porte en question. Il s’agissait bien des escaliers du sous-sol, et non d’un garde-robe.

J’ai reculé d’un pas, comme si j’avais peur que la poignée de la porte ne me morde. Une porte! Les caves fermées par des portes sont les pires! C’est là qu’en plus de se trouver nez à nez avec des fantômes, des tueurs, des psychopathes ou des cadavres, on se fait enfermer avec eux. Et il fallait que moi, maintenant, je descende les escaliers menant au sous-sol de la maison sanglante!

J’ai à nouveau fermé les yeux, et respiré calmement. J’étais seule, armée de chiffons et de produits nettoyants, et il fallait que je descende. Je n’avais pas le choix… Mais je pouvais au moins faire en sorte d’être certaine que la porte de la cave ne se refermerait pas derrière moi. J’ai regardé tout autour de moi, et j’ai aperçu la radio de Marie-Sophie, dans un coin de la cuisine. Je m’en suis emparée et, après quelques tentatives, j’ai réussi à m’en servir pour bloquer la porte. Armée de mes produits d’entretien, j’ai pris mon courage à deux mains, et j’ai posé mon pied bleu sur la première marche des escaliers.

Rien ne s’est passé. J’ai repéré l’interrupteur et j’ai appuyé dessus, en m’attendant à ce que la lumière du sous-sol refuse de s’allumer. La lumière s’est allumée. Jusqu’ici, tout allait bien. J’ai descendu une deuxième marche, puis une troisième, lentement, avec précaution. J’ai atteint le sol de ciment glacé, puis je me suis retournée pour faire face à ce qui m’attendait. Dans la pièce principale du sous-sol, des boîtes étaient empilées. La porte du fond, qui chez mes parents menait à une chambre froide, était fermée.

Je me suis interrogée sur la présence de toutes ces boîtes. Avaient-elles été apportées ici par les nouveaux propriétaires… ou oubliées par les anciens propriétaires? Étrangement, le sous-sol paraissait normal. Il n’était ni inquiétant ni lugubre, et je n’y ai pas vu la moindre toile d’araignée. Mais une odeur écoeurante flottait dans l’air, comme pour me prouver que malgré l’apparente propreté des lieux, mes services étaient bel et bien requis.

C’est alors que je l’ai remarquée… Sur une grosse boîte de carton qui avait été placée un peu à l’écart des autres, le mot «Cadavres» avait été écrit au feutre noir. Mon coeur s’est mis à se débattre comme s’il voulait s’enfuir, sans la coopération de mes jambes et du reste de mon corps.

Voyons… Un meurtrier n’aurait pas caché les corps de ses victimes dans une boîte de carton placée au milieu de son sous-sol. Et il n’aurait certainement pas pris le temps d’écrire «Cadavres» sur le côté de cette boîte, en grosses lettres noires bien visibles!

Mon coeur s’est calmé un peu, mais il n’était pas tout à fait rassuré. Je me suis approchée de la boîte, d’un pas prudent. N’osant pas l’ouvrir pour regarder à l’intérieur, je l’ai poussée légèrement du bout de mon pied. La boîte m’a semblé vide. J’ai osé l’ouvrir. Il n’y avait rien à l’intérieur.

J’ai jeté un coup d’oeil rapide aux autres boîtes. Une seule autre portait une inscription en lettres noires: «Père Noël». Je me suis dit que la boîte vide contenait probablement des décorations d’Halloween, des zombies, ou quelque chose comme ça.

Alors que je m’interrogeais sur le contenu possible des autres boîtes, un son strident m’a fait sursauter. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait de la sonnerie de mon cellulaire, que j’avais laissé sur le comptoir de la cuisine.

Plutôt que de me précipiter jusqu’à l’escalier pour aller chercher mon téléphone, je suis restée immobile, incertaine. Ce n’était pas mon téléphone… C’était de la musique. La radio de Marie-Sophie! S’était-elle mise à jouer toute seule? Et les piles… elles avaient coulé!

De plus en plus terrifiée, j’ai entendu la porte se fermer subitement avec un claquement sec. La porte! J’ai couru jusqu’au bas de l’escalier, que j’ai escaladé d’un trait. Mes mains ont tourné et tiré la poignée de la porte, mes poings se sont fracassés contre elle, et j’ai crié…

Puis, je me suis tue. Le silence n’était brisé que par la musique, qui continuait à jouer comme pour témoigner d’une présence. J’étais enfermée dans le sous-sol de la maison sanglante.

Je suis redescendue, abattue et horrifiée. Si j’avais été capable de réfléchir, j’aurais peut-être réussi à trouver une explication rationnelle à ce qui venait de se passer. Mais j’étais incapable de réfléchir. J’étais enfermée dans le sous-sol de la maison sanglante, j’avais peur, et je voulais que quelqu’un vienne me chercher, me dise que tout allait bien, et m’emmène à l’extérieur. Le sous-sol n’avait pas changé, mais je le percevais maintenant d’une manière différente. L’endroit dégageait toujours une odeur terrible, mais l’air semblait maintenant transporter une sorte de menace invisible. Je suis remontée, j’ai frappé à la porte, j’ai crié, puis je suis redescendue. Je l’ai fait plusieurs fois. Puis, je me suis résignée.

Je me suis assise sur la dernière marche de l’escalier. J’ai posé les yeux sur mon pied, et il m’a semblé que la tache bleue qui le couvrait était maintenant plus large, et plus sombre. J’ai fermé les yeux pour essayer de me calmer. Quelqu’un allait bien finir par se demander où j’étais passée! Quelqu’un allait venir me chercher… Il était tout simplement impossible que je reste enfermée dans le sous-sol de la maison sanglante jusqu’à la fin de mes jours.

J’ai attendu. Puis, je me suis relevée. Je ne voulais pas rester assise là. Il fallait que j’essaie de faire quelque chose. J’ai contourné les piles de boîtes pour explorer les lieux. Les rares fenêtres du sous-sol étaient verrouillées, et il n’y avait pas de porte qui pouvait mener à l’extérieur.

Immédiatement après avoir remarqué que le silence était revenu et que la radio avait cessé de jouer, j’ai sursauté en entendant quelqu’un dire mon nom. J’ai retenu mon souffle, comme pour mieux écouter. La voix, qui ne me semblait ni féminine ni masculine, a répété mon nom. Il ne s’agissait pas d’un appel, mais plutôt d’une sorte d’affirmation, calme et posée. Je savais que j’étais seule dans le sous-sol, et j’étais presque certaine qu’il n’y avait personne à l’étage. La voix immatérielle continuait de répéter mon nom, doucement.

J’ai voulu parler, crier, la supplier de se taire, mais j’en étais incapable. Ma gorge était sèche, et ma bouche refusait de s’ouvrir. Sans savoir pourquoi, je me suis approchée de la porte de la chambre froide. Il y avait peut-être quelqu’un, ou quelque chose, de l’autre côté. Je ne voulais pas savoir ce qui pouvait se cacher dans la chambre froide, mais j’avais l’impression de ne pas avoir d’autre choix que de regarder. Mon coeur se débattait avec frénésie et mes mains tremblaient tandis que je tournais la poignée, et que j’ouvrais la porte.

Ma bouche s’est ouverte dans un long cri d’effroi. La lumière du sous-sol s’est éteinte subitement, et mon cri aussi.

Ourse Ardente: fin de l’extrait

Mon recueil d’histoires courtes, Ourse Ardente et 15 autres histoires, est maintenant disponible en format numérique!

Vous pouvez pour le moment le trouver sur Amazon et sur Smashwords, mais il sera bientôt disponible chez plusieurs autres détaillants en ligne… Le plus beau là-dedans, c’est qu’il ne coûte qu’environ 1$!

Merci à tous ceux qui ont pris la peine de m’encourager en achetant mon recueil… c’est-à-dire, une seule personne jusqu’à maintenant.

Si vous avez lu la première partie de l’histoire Ourse Ardente, que vous pouvez relire en cliquant ici, voici la deuxième partie:

Au début, plusieurs des membres du groupe ne la prenaient pas au sérieux. Elle, la grand-mère que les enfants du village adoraient, elle parlait fougueusement d’envahisseurs, de combat, de défense, de liberté? Bientôt, cependant, elle sut gagner le respect de tous. Plus que tout, à leurs yeux, Ourse Ardente symbolisait l’espoir.

Puisque pas l’ombre d’un soldat ne s’était encore approchée du petit village, la Résistance de Rac se réunissait une fois par semaine uniquement dans le but de partager des informations et de discuter de l’éventualité d’une attaque. Les habitants de Rac étaient majoritairement pauvres, et peu nombreux étaient ceux qui savaient se battre, mais tous soutenaient qu’ils seraient prêts à défendre chèrement leurs terres et leurs foyers contre l’envahisseur. Les membres de la Résistance échangèrent beaucoup de paroles, mais aucun véritable plan ne fut établi. Tant que Bannes résistait à l’ennemi, les habitants de Rac, s’ils ne se sentaient pas exactement en sécurité, avaient toutefois l’impression que le danger était encore loin d’eux. Au moins, les réunions de la Résistance leur donnaient l’occasion de discuter de bravoure, plutôt que de rester muets sous l’emprise de la peur.

Le temps passa. Un soir d’hiver, alors qu’Ourse Ardente était sur le point de se mettre au lit, quelqu’un frappa à sa porte. Il s’agissait d’Adelina, sa fille aînée, qui était suivie par toute sa famille. Elle raconta à sa mère et à sa soeur que Minc était maintenant occupée par les soldats du Pays d’Obajour. Adelina et sa famille avaient réussi à fuir la ville avant le début des hostilités, mais lorsqu’ils s’arrêtèrent sur une colline enneigée afin de prendre un peu de repos, ils virent que les maisons de Minc brûlaient, et ils surent que la ville était tombée.

Les grands froids de l’hiver amenèrent le désespoir et la famine. Plus aucune nourriture n’arriva à Rac en provenance des villes et villages environnants, et les voyages vers les villes plus éloignées devinrent plus ardus, voire même impossibles. Malgré le froid et les fréquentes tempêtes, les soldats ennemis n’abandonnaient pas leurs idées de conquête.

Un jour, la nouvelle que tous redoutaient arriva aux oreilles des habitants de Rac. Bannes était tombée aux mains de l’ennemi. Les soldats du Pays d’Obajour s’étaient acharnés sur la capitale, et avaient finalement massacré la plupart des soldats et des membres de la Résistance de Bannes.

À partir de ce moment, plus aucune nouvelle ne vint de l’extérieur, et la Résistance de Rac supposa que toutes les villes de la Galetrie avaient été prises, ou étaient en train de livrer leur dernier combat. Les soldats marcheraient bientôt sur Rac, et rien ne pourrait les arrêter.

Tout le monde n’était plus nourri que par la peur et le désespoir. Les habitants de Rac savaient que personne ne viendrait à leur secours, et ils savaient également que si l’armée de Bannes avait été vaincue, ils étaient eux-mêmes condamnés à la défaite.

Enfermée dans sa chambre, Oria pleurait. Elle ignorait quel sort l’attendait. Elle ne craignait pas vraiment sa propre mort, et elle aurait préféré mourir plutôt que d’être soumise à l’esclavage. Elle pleurait pour ses enfants et ses petits-enfants. Elle pleurait pour les habitants de son village, pour ceux de son pays. Elle pleurait devant la certitude que tout ce qui l’entourait allait disparaître, détruit par une cruauté qu’elle ne comprenait pas. Elle pleurait parce qu’elle avait peur, mais aussi, parce qu’elle était en colère.

Lorsqu’elle n’eut plus la force de verser la moindre larme, ses yeux brûlants se posèrent sur la fenêtre de sa chambre. Dehors, Bo et Ysa, les deux oursons orphelins, batifolaient dans la neige, attrapaient des flocons au vol, et couraient avec insouciance. Ils s’immobilisèrent soudainement, et leurs petits yeux noirs rencontrèrent ceux d’Oria et ne s’en détachèrent plus.

Au bout d’un moment, alors que les deux oursons n’avaient pas bougé, elle se leva et sortit de sa chambre. Elle constata que tous ses enfants, à l’exception de Lazlo, bien sûr, étaient rassemblés dans sa cuisine, dans un silence triste et angoissé. Ses sept petits-enfants jouaient ensemble dans le salon, mais sans leur gaieté habituelle. Elle s’approcha de Joni et lui demanda si la réunion de la Résistance allait avoir lieu, tel que prévu. Joni répondit qu’il savait que personne ne viendrait, et qu’il n’y avait plus aucun espoir de toute façon.

La petite Bess s’approcha de sa grand-mère, qui la prit tendrement dans ses bras. Elle embrassa la joue de sa petite-fille, puis regarda ses trois enfants l’un après l’autre.

Elle dit ensuite au Chef de la Résistance qu’Ourse Ardente souhaitait parler aux habitants de Rac. Ses enfants la questionnèrent, mais elle leur expliqua qu’elle ne savait pas encore exactement ce qu’elle voulait leur dire. Ce n’était pas sa bouche qui parlerait, mais son coeur.

Sans prendre le temps de s’habiller plus chaudement, elle sortit à l’extérieur en tenant toujours Bess dans ses bras. Après un moment d’hésitation, le reste de sa famille la suivit. Ils virent que plusieurs personnes étaient déjà rassemblées au centre du village. Un jeune homme qui s’était aventuré de l’autre côté du fleuve avait rapporté qu’il avait aperçu un groupe de soldats qui provenaient de Bannes, et qui s’avançaient vers le village. Malgré la panique et l’agitation qui s’étaient emparées de tous, Ourse Ardente réussit à se faire entendre.

Elle se tenait droite et fière, serrant sa petite-fille dans ses bras. Sa famille était derrière elle. Les deux oursons arrivèrent tout à coup en trottinant, et s’assirent dans la neige à ses pieds. Et elle parla.

Elle parla brièvement de sa peine et de son incompréhension. Elle parla de sa vie, et de la vie de tous les habitants de la Galetrie, qui était si paisible avant le début de toute cette folie. Elle dit des choses qu’elle n’avait jamais su comment exprimer, et qu’elle avait l’impression de découvrir en même temps que ceux qui l’écoutaient. Elle dit qu’elle croyait que leurs véritables ennemis n’étaient pas les soldats du Pays d’Obajour et leurs dirigeants.

Leurs véritables ennemis, c’étaient la peur, le désespoir et l’inaction. C’étaient ces sentiments que le Pays d’Obajour convoitait, et non un quelconque minerai qui n’existait probablement pas. La peur et la colère les rendaient plus fort, et leur permettaient d’avancer; le courage devrait les affaiblir.

Ourse Ardente comprit soudainement ce qu’elle devait faire afin de sauver son village. Elle devait marcher, et faire face aux soldats. Elle n’arrivait pas à expliquer d’où venait cette certitude inébranlable qui grandissait en elle, mais elle demanda à ceux qui l’écoutaient de la suivre.

Certains dirent qu’elle avait perdu la tête, et retournèrent se cacher chez eux. D’autres doutaient, mais se dirent que puisque les soldats venaient déjà vers eux, ils n’avaient plus grand-chose à perdre. D’autres encore ressentaient la même détermination et la même assurance qu’ils décelaient dans les yeux et dans les paroles d’Ourse Ardente.

Elle se mit en marche, et les deux oursons trottinaient à ses côtés. Sa famille la suivait, ainsi que plusieurs habitants de Rac. Ils quittèrent le village et se dirigèrent vers le pont qui enjambait le fleuve gelé.

La lumière du jour déclina rapidement, et le vent se leva. La neige qui tombait en grappes brillantes semblait dessiner de longs filaments tourmentés dans le ciel sombre. Et les habitants de Rac marchaient. Plusieurs d’entre eux se tenaient par la main, et tous les visages n’exprimaient qu’une calme résolution. Le froid mordait leur peau, et leur cause semblait perdue, mais aucun d’eux ne pensa à rebrousser chemin. Ils suivaient Ourse Ardente, qui avait su leur redonner l’espoir qu’ils avaient perdu, et ils voulaient croire qu’ils marchaient maintenant vers leur victoire et leur liberté.

Ils franchirent le pont, et avancèrent encore un moment avant de s’arrêter. Devant eux, des silhouettes sombres commençaient à émerger lentement de la tempête. Plusieurs des soldats portaient des lanternes, et d’autres, de hautes bannières aux couleurs du Pays d’Obajour. Les habitants de Rac restèrent immobiles, et attendirent.

Un des soldats, qui ne portait ni bannière ni lanterne, fit signe au reste de la troupe de s’arrêter. Il s’approcha ensuite d’Ourse Ardente et du groupe de villageois pauvrement vêtus et non armés qui l’accompagnait.

Le regard rigide du soldat rencontra celui d’Ourse Ardente, et celle-ci, avec stupeur, reconnut son fils Lazlo. Son coeur de mère se brisa, et il s’en fallut de peu qu’elle ne tombe à genoux dans la neige.

Mais elle resta debout, et soutint le regard de son fils. Dans ses yeux, elle vit une lueur qu’elle ne reconnaissait pas.

Au bout d’un long moment, Lazlo se retourna et ordonna à ses soldats de repartir. Lorsque son fils disparut dans la tempête, Oria se mit à sangloter en silence. Ses larmes se figèrent au bout de ses cils et sur ses joues glacées. Adelina s’approcha et prit sa fille Bess dans ses bras, tandis que Joni et Tasha firent ce qu’ils pouvaient pour soutenir leur mère. Personne n’osa prononcer le moindre mot, et les habitants de Rac retournèrent lentement dans leur village.

Le lendemain, le ciel était pur, sans nuages, et le soleil était radieux. Rac était libre, et ce jour-là, ainsi qu’au cours des jours qui suivirent, des nouvelles étonnantes parvinrent aux oreilles des villageois. Les soldats du Pays d’Obajour avaient quitté Bannes, et quittèrent également tous les villes et les villages qu’ils avaient pris par la force. La paix se réinstalla peu à peu d’un bout à l’autre de la Galetrie, sans que personne ne sache ce qui avait incité l’ennemi à partir.

Mais un peu partout certains racontèrent, et continuèrent de raconter dans les années qui suivirent, qu’ils avaient aperçu à plusieurs reprises un ours gigantesque, au pelage teinté de roux, qui pourchassait des soldats effrayés en grognant.

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Vous pouvez en apprendre plus sur mon recueil ici: http://myriamplante.com/recueil.htm